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20 août 1999 5 20 /08 /août /1999 00:00
Un changement d’époque. Après la guerre menée au Kosovo, les certitudes héritées de la guerre froide s’effacent, laissant la place à de nouvelles doctrines militaires. Le réseau, système nerveux par lequel circule l’information, se fait paradigme organisationnel. Dans leur analyse de cette mutation, des stratèges sont impatients de voir les Etats-Unis se préparer à la « cyberguerre », où, pour subjuguer l’adversaire, il suffirait de perturber ses structures de commandement, de communication et de pensée, plutôt que d’entreprendre sa destruction physique.

La contradiction est brutale : à l’« ère de l’information », alors que, selon la formule visionnaire de Nicholas Negroponte, les bits sont censés remplacer les atomes, l’OTAN, dans la récente guerre du Kosovo, a fait un usage massif de bombes tout droit venues de l’ère industrielle. Même qualifiées d’« intelligentes », en raison de leur capacité à traiter des informations de façon autonome, ces bombes n’en étaient pas moins dotées d’un pouvoir, très classique, de destruction.Derrière les drames humains et politiques immédiats se profile une question qui concerne les conflits de demain : et si les alliés s’étaient trompés de guerre ? Le problème est posé par deux chercheurs américains, spécialistes des conflits de l’ère informationnelle.

John Arquilla et David Ronfeldt sont les inventeurs de toute une série de concepts et de formules originales : « cyberguerre » (cyberwar), « guerre en réseau » (netwar) et « noopolitique » (politique de la connaissance). Ancien « marine », M. Arquilla est professeur de sciences de l’information dans une université de la Navy à Monterrey, au sud de San Francisco. M. Ronfeldt est analyste à la Rand Corporation, un institut de recherche très proche de l’appareil militaire et des services de renseignement. Les deux chercheurs sont convaincus que « la révolution de l’information altère la nature des conflits » et « introduit de nouvelles modalités dans l’art de la guerre, le terrorisme et le crime ». Ils répondent ainsi au souhait des futurologues Alvin et Heidi Toffler de voir se développer une « compréhension nouvelle des relations entre la guerre et la société en rapide évolution ».On ne peut pas, en effet, invoquer les profondes transformations de la société et ne pas s’interroger sur les bouleversements qu’elles entraînent dans la façon de faire la guerre. La Renaissance, à laquelle on compare volontiers l’ère numérique, a, elle aussi, été marquée par une façon différente de faire la guerre, avec l’invention de l’infanterie. Il en va de même de l’ère industrielle et des moyens de destruction de masse qu’elle a mis au service des armées.

Notre époque se caractérise, selon les Toffler, par « un changement [shift] dans la relation entre le tangible et l’intangible dans les méthodes de production comme de destruction ». L’intangible serait une caractéristique du temps présent.La cyberguerre va au-delà des bombes « intelligentes » utilisées pendant la guerre du Golfe en 1991 et des bombes au graphite capables de court-circuiter les centrales électriques, utilisées récemment contre la Serbie. Elle repose sur le concept d’information. Si cette dernière a toujours été au coeur de la guerre, elle acquiert aujourd’hui un rôle différent.Dans la sphère économique, cette différence réside, selon le sociologue Manuel Castells, dans le fait que « l’information, elle-même se convertit en produit du processus de production ». En cas de conflit, elle devient l’objet même de l’affrontement, et non plus seulement ce qui permet de l’aborder dans des conditions avantageuses.

Au coeur du dispositif élaboré par John Arquilla et David Ronfeldt, on trouve tout naturellement une certaine conception de ce qu’est l’information. Loin de la considérer dans ses acceptions traditionnelles (le message ou le médium, selon la distinction établie dans les années 60), ils décrivent l’information comme une propriété physique, au même titre que la matière et l’énergie.En résulte une autre conception de la puissance, et donc de la guerre. Au lieu de reposer sur des ressources matérielles, le pouvoir serait désormais affaire de relations entre les gens, et donc d’organisation : il devient immatériel. De Mars, dieu brutal, on passe à Minerve, déesse de la sagesse. Des échecs au jeu de go, infiniment plus subtil. Sur le terrain, on passe d’une guerre où l’essentiel pouvait se mesurer à la capacité de « destruction » à des affrontements dans lesquels la capacité de « perturbation » (disruption), c’est-à-dire de désorganisation, compte tout autant. C’est en partant de ces bases que les chercheurs distinguent quatre niveaux dans ce qu’ils appellent leur « vision ».

1) Au plan conceptuel, c’est l’information qui donne sa forme à la structure. Ils se démarquent ainsi des théories qui privilégient la transmission des messages, la communication : ces théories seraient insuffisantes dans la mesure où elles ne rendent pas compte du rôle de l’information dans les organisations. « Toute structure contient de l’information », disent-ils. Il en résulte que les idées qui se nichent dans les superstructures, ses valeurs, ses objectifs, sont aussi importantes que leurs infrastructures technologiques.

2) « Une des conséquences les plus importantes de la révolution informationnelle est la montée des organisations en réseaux. » Cela vaut pour les organisations non gouvernementales (ONG) comme pour les réseaux terroristes. Et, pour les gouvernements, cela se traduit par une invitation à métisser les structures hiérarchiques traditionnelles avec des formes plus souples. Mais nul ne peut éviter un « aplatissement » des hiérarchies. David Ronfeldt, en particulier, distingue quatre types d’organisations : tribus, institutions, marchés, réseaux. Et se déclare convaincu que « la technologie renforce le réseau comme structure sociale ». D’où les définitions distinctes de la « cyberguerre » (cyberwar), affrontement classique avec des armes plus « intelligentes » et selon des modes d’engagement adaptés à l’ère de l’information, et de la « guerre en réseau » (netwar), qui concerne les affrontements entre (ou avec) des acteurs « autres que des Etats ».3) Le coeur de leur doctrine militaire est « l’essaim de bataille » (battle swarm). La domination en matière d’information (savoir plus que l’adversaire) sur le théâtre d’opérations est l’objectif principal. La connaissance de la situation et des mouvements de l’autre, associée à un système de communication sophistiqué (chaque combattant est en contact avec tous les autres et les chefs d’unité communiquent avec les responsables de l’aviation et d’autres unités), permettrait d’utiliser des effectifs réduits avec une grande efficacité.4) La stratégie d’ensemble qu’ils proposent est celle de l’« ouverture circonspecte » (guarded openness). John Arquilla et David Ronfeldt sont convaincus que la libre circulation de l’information sert les intérêts des Etats-Unis et que, en dernière instance, « ce n’est plus celui qui a la plus grosse bombe qui l’emportera dans les conflits de demain, mais celui qui raconte la meilleure histoire ».

Leur dernier ouvrage a été publié en 1999 sous le titre The Emergence of Noopolitik, en référence explicite à la « noosphère » ou sphère des connaissances du Père Teilhard de Chardin. Adaptée à l’ère de l’information, la noopolitique « met en avant la mise en forme et le partage des idées, des valeurs, des normes, des lois et de la morale au moyen du pouvoir doux ». Et de conclure que « l’information elle-même est en train de devenir une des dimensions de la stratégie, c’est-à-dire qu’elle peut être employée au lieu des armées et des sanctions économiques ». Faute de le comprendre, soulignent-ils, « on risque d’être tenté de s’en remettre aux façons traditionnelles de gérer les affaires de l’Etat et donc de les employer de façon inadéquate et inefficace ».Révolution dans la diplomatieLa guerre du Kosovo apparaît ainsi, au vu de leurs écrits, comme la victoire de ce dont ils annoncent la disparition : le tangible, le matériel, le brutal. En 1997, ils définissaient les bombardements aériens comme « une affirmation maximaliste du pouvoir matériel ». Et certains seront tentés d’en conclure que, pour brillante qu’elle soit, leur théorie est mort-née.Ce serait aller vite en besogne. Dans leur propre interprétation du conflit, publiée le 20 juin 1999 dans le Los Angeles Times, John Arquilla et David Ronfeldt estiment que c’est précisément le recours à certains éléments de la cyberguerre qui a permis de terminer le conflit : « C’est le déploiement sur une vaste étendue de petites unités de combattants de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) et, dans une moindre mesure, de forces spéciales des alliés qui a contraint les Serbes à manoeuvrer et à faire feu, ce qui les a instantanément rendus vulnérables à des attaques aériennes. » Les informations sur lesquelles ils se basent pour avancer leur analyse ne sont pas publiques. Mais on peut trouver quelques éléments dans un article du quotidien écossais The Herald (Glasgow), dans lequel on peut lire que quatre pays membres de l’alliance (Etats-Unis, France, Royaume- Uni et Norvège) étaient engagés dans une guerre secrète au Kosovo. Chaque contingent s’était vu attribuer une portion du territoire et travaillait en liaison avec l’aviation. Ils utilisaient entre autres des rayons lasers pour désigner les cibles aux pilotes.La participation française semble avoir été particulièrement importante, si l’on en croit le quotidien écossais, puisqu’elle comptait des détachements de plusieurs unités, dont le 13e régiment de dragons parachutistes - qui, en signe de récompense, a été invité, cette année, à participer au défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées -, des commandos du deuxième régiment de parachutistes de la Légion et des hommes du 13e régiment d’infanterie de marine, plus des nageurs de combat du célèbre commando Hubert, celui- là même qui a coulé le Rainbow-Warrior en Nouvelle- Zélande.

« La cyberguerre, rappellent John Arquilla et David Ronfeldt, implique précisément d’engager des petites unités dispersées suffisamment bien connectées pour qu’elles puissent, de façon répétée, coordonner leurs attaques en essaim, fusionner et se disperser. Elle exige de ce fait la présence de troupes au sol, sans pour autant reposer sur les troupes au sol conventionnelles. » Ils en arrivent ainsi à critiquer le principal présupposé des stratèges de l’Alliance atlantique : la croyance qu’une armée considérable - donc lente à déployer - était indispensable pour l’emporter sur le terrain.Selon leurs estimations, il suffit que les effectifs engagés - et déployés en essaim de bataille - correspondent au dixième des forces adverses pour désorganiser celles-ci. Les Etats-Unis, le Canada, la France et le Royaume-Uni disposaient, selon eux, de troupes préparées à ce genre d’affrontement qu’il eût été possible d’utiliser avec succès.

Mais le problème, nous a déclaré John Arquilla au début du mois de juillet, c’est que la cyberguerre menée au Kosovo « a été traitée comme un appoint alors qu’elle aurait dû constituer notre effort central, pour la bonne raison qu’elle nous aurait permis de protéger les Kosovars. Les bombardements aériens massifs ont exaspéré les Serbes et ont contribué aux atrocités. Cela rappelle en partie la rage et la frustration des soldats américains pendant la guerre du Vietnam quand ils souffraient des pertes causées par des mines et par des adversaires invisibles ».Les idées de John Arquilla et de David Ronfeldt ne sont toutefois pas dominantes au Pentagone. Patients, ils ne baissent nullement le ton et préparent une intervention devant la Chambre des représentants. Ils ne devraient pas y parler que de guerre.Ils estiment en effet que la révolution dans les affaires militaires (RAM) à laquelle on assiste devrait être accompagnée d’une révolution dans les affaires diplomatiques (RAD) qui met du temps à prendre corps : « Le modèle de diplomatie coercitive appliqué au Kosovo est une stratégie erronée qui repose sur la menace de la force pour obtenir des concessions politiques. »Introuvable dissuasionLa menace de recours à la force en cas de violation d’accords établis eût été préférable. « Une telle approche, ajoute John Arquilla, eût constitué un exercice réel de noopolitique, c’est-à-dire une politique guidée par la protection des droits dans laquelle l’ombre du recours à la force reste au second plan alors qu’on attire les adversaires et toute une cohorte d’acteurs non étatiques dans le mécanisme de résolution des conflits. » En termes abstraits, l’incapacité de dissuader est la clé du drame. En termes concrets, c’est l’impossibilité d’agir : les sanctions économiques sont inefficaces et les bombardements inutilement meurtriers et destructeurs.

Les deux néostratèges reconnaissent l’existence de risques, mais estiment que « la cyberguerre peut offrir une nouvelle façon de l’emporter de façon décisive sans reposer sur une campagne de bombardements qui cause des dommages tragiques, surtout parmi les civils ».Ainsi déclarent-ils : « Nous ne devrions jamais plus faire la guerre d’une façon essentiellement déterminée par nos propres contraintes politiques, afin de ne pas soumettre ceux qu’elle est censée protéger à la pire sorte de barbarie débridée. »

Source : Le Monde diplomatique

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Published by Cyberpolice - dans Cyberguerre
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