Menaces : La manipulation dInternet permettrait à une organisation terroriste de saboter la Bourse ou le trafic aérien. Quelle est celle qui passera à laction ?

Faut-il croire à la menace dun Pearl Harbor électronique ? De nombreux spécialistes, dans les revues dInternet, ny croient pas. Ils ironisent sur les dizaines de fausses alertes au cyberterrorisme diffusées depuis 1998, date de la création, sous Bill Clinton, du National Infrastructure Protection Center. Certains experts sont dubitatifs, comme le commissaire français Daniel Martin ou lAméricaine Dorothy E. Denning, de luniversité de Georgetown.
Ladministration américaine a pourtant réitéré son inquiétude. En juin, le
Washington Post évoquait des infiltrations suspectes, via Internet, depuis des pays islamiques, sur des ordinateurs appartenant à des sociétés de distribution deau, délectricité ou de gaz, et dautres infrastructures vitales. On reparle aussi dune cyberacadémie de la Terreur au Pakistan, où les partisans dAl-Qaïda auraient été entraînés au sabotage cybernétique.
Richard Clarke, chef du Bureau de sécurité du cyberespace, un des rouages essentiels du Bureau de la sécurité du territoire créé après le 11 septembre 2001, croit dur comme fer à ce danger. Il place le péril cyberterroriste sur le même plan que le recours aux armes de destruction massive (biologique, nucléaire ou chimique).
Dans cette perspective alarmiste, une poignée dinformaticiens mal intentionnés pourraient plonger dans le chaos nos sociétés si dépendantes de linformatique. Dans une interview au journal Ausaf en novembre 2001, Ben Laden avait évoqué « les centaines dislamistes ingénieurs en électronique » prêts à combattre à ses côtés.
Divers scénarios décrivent la prise de contrôle à distance dordinateurs sur le territoire américain. Le but des terroristes serait de saboter les transactions financières ou le trafic aérien, de bloquer les communications, deffacer des mémoires, de changer à distance la composition chimique de produits alimentaires dosés par ordinateur, et tout ce que peut suggérer une imagination perverse.
Personne na encore pu évaluer la capacité technologique de lorganisation dOussama Ben Laden, autrement que par les appels au cyber-djihad dune Garde de fer propalestienne au nom bien ronflant, ou de ceux dun Omar Bakri Mohammed, chef dun groupe proche dAl-Qaïda. Les récits qui décrivaient des salles entières dordinateurs dans les cavernes des talibans en Afghanistan sont probablement fantaisistes.
Que sait-on au juste de ce cyberterrorisme ? Les islamistes, comme tous les réseaux activistes internationaux, y compris les défenseurs des droits de lhomme en Chine, savent envoyer des messages codés par le biais dInternet. Sporadiquement, les services américains lancent des alertes sur la base de communications quils interceptent. Cette intelligence électronique na jusquà présent abouti à rien de concret. On le reproche assez aux services américains.
On sait aussi que Richard Reid, le terroriste aux chaussures explosives du vol Paris-Miami, passait ses journées dans un cybercafé parisien. Tous les disques durs des ordinateurs de ce café du XVIIIe arrondissement ont été analysés. Al-Qaïda connaît la technique de la stéganographie, lart de dissimuler ses messages sous forme de minuscules pixels invisibles à lil nu, sur des sites Internet publics, anodins ou confidentiels (comme des sites pornographiques). Cette étonnante faculté des islamistes à communiquer clandestinement sans grande difficulté apparente sexplique par lefficacité de leurs réseaux, composés de gens qui se connaissent, emploient la même langue et les mêmes références. Ces clandestins de la Toile ne sexpriment pas sous leur nom mais grâce à des organisations amies. La télévision arabe Al-Jazira a pu télécharger le 23 juin linterview dAbou Gaith, porte-parole dAl-Qaïda, via un centre des études et des recherches islamiques.
De tels sites subissent régulièrement des attaques informatiques qui les obligent à changer dadresse Internet. Ce fut le cas pour afghan-ie.com et taleban.com. Dautres ont été fermés par leurs hébergeurs, tels azzam.com et qoqaz.net. Mais les nouvelles adresses sont vite connues et dénoncées, notamment par les think tanks américains ou israéliens qui en publient la liste. Mais il sagit là plus de propagande que daction.Le kamikaze, plus rentable quun sabotage électronique.La vraie frontière du cyberterrorisme est celle qui sépare le hacktivisme de vraies attaques engendrant morts ou chaos. Hacktivisme : le mot est formé par le mélange dactivisme et de langlais hacker, qui désigne le pirate informatique. Ce terme définit lusage de moyens de perturbation électronique contre des sites ennemis : prélever ou changer des données, infecter par des virus informatiques ou rendre inopérant un site par un déni daccès qui le sature de demandes. Cette vaste gamme dactions va du graffiti protestataire déposé sur une page web à des dommages organisationnels ou financiers, en passant par la rumeur malveillante ou la pétition électronique.Les conflits au Sri Lanka ou au Timor, laction des zapatistes du Chiapas, la guerre du Kosovo en 1999 ou la seconde Intifada en 2001 ont systématiquement suscité des cyberattaques, visant, suivant les cas, des ambassades du Sri Lanka ou dIndonésie, lOtan, des médias pro ou anti-serbes, un fournisseur daccès israélien ou le Hezbollah.Ces attaques émanaient dinternautes idéologiquement motivés ou de groupes de hackers (Blondes de Hong Kong contre la Chine populaire ou Légion du monde souterrain contre lIrak) mais pas de vrais terroristes. Elles nont changé ni le sort dune guerre, ni celui dun sommet sur la mondialisation. Les dégâts ont toujours été réparés assez rapidement.
Un cyberterrorisme tuant ou provoquant des dommages matériels graves est encore hypothétique. Bien des arguments militent pourtant en sa faveur du point de vue terroriste, comme son faible coût ou limpunité, puisquon agit à distance. Mais personne na encore jamais subi une attaque concertée qui porterait simultanément sur les circuits financiers, les transports et les réseaux publics. Personne ne connaît la capacité de diffusion du chaos qui en résulterait ni la capacité du système à réparer les dégâts.Reste à savoir si une panique boursière ou la perte darchives importantes apporteraient à un groupe terroriste les mêmes satisfactions spectaculaires ou symboliques quun attentat suicide dont les images répandent littéralement la terreur. Un kamikaze est encore aujourdhui plus rentable et moins cher quune offensive électronique. A moins de voir un jour la technologie de nos sociétés de linformation devenir la meilleure arme de leurs adversaires.
Source : Valeurs actuelles