Quel rôle jouent, et joueront à lavenir, les services spéciaux dans le monde de linformatique ? Sont-ils de simples observateurs ? Exercent-ils une influence ? Autant de questions que semble éviter une presse informatique obnubilée, hypnotisée par les performances des processeurs et les nouveaux systèmes dexploitation. Comme cela arrive dans dautres domaines à notre époque, le monde de linformatique est secoué par une guerre qui échappe à la plupart de ses utilisateurs. Le premier ordinateur -lENIAC- fut conçu pour répondre à des applications militaires. Quoiquon en pense, cest ainsi ; la guerre est le plus puissant générateur de progrès et davancée technologique. Il nest pas de pays qui dépense plus dans la recherche que celui qui mène une guerre. Que ceux qui sinsurgent ou sinscrivent en faux contre cette affirmation prenent patience et lisent ce qui suit. La guerre change peu à peu de visage et échappe à la plupart dentre nous. Les conflits ouverts procédant par utilisation darmes à feu, de bateaux et davions armés existent toujours, bien sûr. Mais les images toujours spectaculaires et effrayantes quelle nous donne delle occultent dautres guerres, telle celle de linformatique dont nous parlons ici. Il ny a pas de guerre sans enjeux. On ne fait jamais la guerre pour le seul plaisir mais pour conquérir des territoires, sapproprier des biens, ou défendre la possession de ceux-ci. La guerre de linformatique procède des mêmes mobiles. Depuis déja quelques années, lordinateur a quitté les salles climatisées des grandes multinationales pour sinstaller sur nos bureaux, dans nos appartements et même jusque dans nos poches. Bref ; le commerce, léconomie et lindustrie, ne peuvent plus se passer de lordinateur, et même léducation des enfants et nos loisirs sont en passe den dépendre, quand il nen dépendent pas déja, comme au Canada, avec "Rescol", par exemple. Partant de ce constat, linformatique de léconomie est un enjeu stratégique, tout comme linformatique de léducation et celle des loisirs.
Arme non létale
Si le monde ne peut plus fonctionner sans linformatique, alors celui qui contrôle un peu de linformatique détient un pouvoir considérable ; il détient une arme. Une arme dite "non létale" (qui ne tue pas) pour employer une expression typiquement militaire. Vous avez sans doute entendu parler de ces bombes de lOTAN qui furent lachées sur la Serbie, et qui étaient spécialement conçues pour paralyser les installations de productions déléctricité ; bombes à paillettes ou bombes au graphite. De la même manière, linformatique est en mesure de paralyser une centrale éléctrique qui, comme chacun le sait, est aujourdhui informatisée. Enfin, ce que lon appelle aujourdhui la Révolution dans les Affaires Militaires (RMA) correspond à une informatisation générale du matériel militaire moderne. Les systèmes informatisés en réseau de commandement et de contrôle tactiques ne sont pas un futur hypothétique : ils existent et sont en service aujourdhui. De fait, avec le Finders et le SIR français ainsi que le FBCB2 américain, trois systèmes formant un véritable "Internet tactique" sont opérationnels. Aucune Force armée dune grande puissance ne peut aujourdhui faire léconomie dune étude approfondie de ces systèmes et de leurs conséquences sur lorganisation et lengagement des unités. Fin 2000, aussi bien la France que les USA disposeront de systèmes de commandement et contrôle informatiques opérationnels au niveau tactique et tactique supérieur. Les avantages que procurent ces Internets tactiques aux Forces terrestres sont énormes ; nen citer que les quatre principaux suffit amplement pour se forger une idée :
- linterconnexion des postes supprime le ralentissement dû à la hiérarchie pour la transmission de linformation et autorise donc une capacité de réaction sans précédent aux manoeuvres adverses ;
- la conjugaison dune carte numérique à un système de localisation satellitaire réduit considérablement les frictions liées aux mouvements ;
- la conscience de la situation ne supprime pas nécessairement les incertitudes liées à ladversaire, mais elle diminue de manière drastique les risques de "friendly fire" (tirer par erreur sur un ami).
- le renforcement marquant de lorientation géographique et tactique des cadres permet daccroître lefficacité de la collaboration interarmes.
Les Internets tactiques sont donc des multiplicateurs de forces, au point quune force conventionnelle des années 90 affrontant une force numérisée de taille comparable se verrait systématiquement repérée dans ses moindres mouvements, contrée dans toutes ses intentions, fixée puis détruite par un feu dune précision extrême. Or, tous ces matériels sont élaborés à partir de standards issus du monde civil. On comprendra alors que linformatique intéresse beaucoup les services spéciaux du monde entier, et cela permet dexpliquer à certains de nos lecteurs le traitement assez fréquent de ce sujet dans la rubrique "Actualités" de notre magazine. "Là ou il y a un poids lourd de linformatique, les services spéciaux ne sont jamais bien loin." Aujourdhui, et depuis déja pas mal de temps, là ou il y a un poids lourd de linformatique, les services spéciaux ne sont jamais bien loin. Les exemples de cette promiscuité ne manquent pas. Il y a deux ans, le gouvernement danois sest apperçu que le système de cryptage de Lotus Notes, en usage dans ses différents ministères, comportait un accès dissimulé et privilégié (couramment appelé "trapdoor" par les experts) connus des services de renseignement américains. Plus récemment, ces mêmes services de renseignement, et plus particulièrement la NSA, ont discrètement participé au lancement du réseau de téléphones cellulaires par satellite "Iridium". Ce réseau était justement conçu pour les hommes daffaires, politiciens et autres VIP grands voyageurs, soucieux de saffranchir des contraintes des réseaux locaux, et plus encore des possibilités dinterception de leurs communications, hautement confidentielles dans la plupart des cas. Tandis que des rumeurs persistantes font état dune étroite collaboration entre Microsoft et la NSA, les services spéciaux chinois sont pris la main dans le sac en flagrant délit despionnage sur le territoire des Etats-Unis, par hackers interposés. En France, des rumeurs faisaient état il y-a deux années de la création dune unité dinformaticiens délite maîtrisant la technique de lintrusion. On parlait, non sans humour, dun "11eme soft", en référence au mythique 11e bataillon de choc chargé des coups tordus en situation opérationnelle. Bref ; guerre il y a. Et cette guerre est... mondiale.
Jeu de Go
Mais les batailles des services spéciaux dans la cyber-guerre concernent de moins en moins le renseignement technologique aux fins de reproductions. Cette dernière activité fait plutôt lobjet dune veille technologique et dun espionnage industriel orchéstrée par des acteurs privés, souvent épaulés et conseillés par des anciens des "services" il est vrai. Les services de renseignement se consacrent aujourdhui presque exclusivement aux aspects stratégiques de linformatique. Il sagit dune formidable partie de Go qui, comme les adeptes de ce jeu le savent, consiste à ne pas se faire encercler. Or, au Go, pour ne pas se faire encercler, il ny a pas dautre parade que dencercler soi-même son adversaire. Si on ne peut le faire seul, il faut aller chercher de laide, créer des alliances avec des étrangers. Ça nest quainsi que lon peut lutter contre un adversaire trop fort. Les formidables fusions dentreprises auxquelles on assiste aujourdhui sont la partie la plus visible de ces alliances. Simultanément à ces dernières, les coups pleuvent et viennent des directions les plus innatendues : virus, attaques massives, organisées et anonymes en direction de serveurs, bombardements de mails, dumping, usage quasi systématique des trapdoors, vaporware... Toutes ces opérations spéciales ne sauraient êtres lexclusivité dune bande de jeunes hackers.Enjeux culturelsDepuis peu, une bataille sest engagée sur le front culturel de linformatique. De part et dautre de lAtlantique, les livres éléctroniques -les E-Book- sous-tendent un enjeu colossal : la prise de positions géographiques et politiques par la culture. Si le terme "géoculture" nexiste pas encore, il va bien falloir linventer, tout comme nous avons récemment inventé la "géoéconomie" pour parler des influences de la mondialisation financière sur les peuples. La diffusion quasi universelle de la langue anglaise dans le monde a créé des réactions épidermiques qui se nomment : francophonie, lussophonie, hispanophonie... Ces mouvements culturels doivent utiliser linformatique pour simposer et se développer. La guerre culturel est lune des plus redoutables car elle permet de sapproprier un pays "en douceur", et bien souvent avec ladhésion de sa population. Les soviétiques sempressaient dimposer lusage de la langue russe dans les pays annéxés, et nombreux sont aujourdhui ces pays qui, si ils se sont affranchis de la tutelle soviétique en ont conservé la langue. De la même manière, larmée nipone avait immédiatement mis en place des cours de langue japonaise dans la péninsule indochinoise lorsquelle envahit cette région en 1940.
Agir à distance
Les autorités des pays producteurs de matériels informatique se chargent souvent, par lintérmédiaire de leurs service spéciaux, de créer des moyens de contrôle ultérieurs dans leur production. Ce comportement a été directement inspiré par une expérience toute miltaire. En effet, les pays producteurs de hautes technologies militaires telles que les missiles ou les systèmes de contre mesures éléctroniques comportent souvent des "trapdoor" qui permettent déviter de facheux revers évoquant "larroseur arrosé". Pour cette excellente raison, on peut supposer que les couples pays/entreprises détenteurs de positions fortes dans le domaine de linformatique disposent, en réserve, de moyens permettant dagir à distance, en cas de besoin, sur les activités de ses adversaires. Ainsi, tel logiciel ou système dexploitation comportera des lignes de codes a priori superflues qui produiront des fonctions précises dès lors quelles recevront des informations complémentaires. Il importe dans ce cas que le produit informatique ainsi "préparé" soit le plus complexe possible pour faire de la "trapdoor" une véritable aiguille dans une botte de foin. Nallez pas croire que cela concerne seulement les logiciels. Léléctronique de mémoire et de calcul sont également concernées. Récemment, on a vu que la Chine, qui craint dune manière quasi maladive, les "atteintes à sa vie privée", a élaboré son propre système dexploitation, Linux Red Flag, dans le seul but déchapper à ce type de contrôle. Nous naurons que fort peu parlé de la cryptologie qui dépend des calculateurs depuis déja bien longtemps. Ce domaine est la partie la plus connue de linformatique intéressant les services spéciaux et cest la raison pour laquelle nous navons pas jugé opportun de la développer ici. Elle fera lobjet dun prochain article dédié à elle seule. Le Japon, un précurseur de lespionnage industriel. Mais comment parler despionnage et dinformatique sans parler du Japon. Ce pays peut être considéré comme lun des pionniers de lespionnage dans ce domaine. Pour autant, ne minorons pas le dynamisme de lindustrie japonaise qui a su tirer profit, mieux que dautres, des secrets quelle sest appropriée ailleurs. Les industriels japonais en visite dans les ateliers de leurs fournisseurs occidentaux sont désormais très surveillés. Lintense activité de lespionnage japonais était motivé une quasi absence de recerche fondamentale dans ce pays. Depuis peu, le Ministère de la recherche et de lindustrie nippon (MITI) a mis en place une politique qui oblige lentreprise privée à investir dans la recherche fondamentale. Le résultat est probant puique la recherche fondamentale japonaise bénéficie globalement aujourdhui de près de deux fois plus de moyens financiers que le Centre National de la Recherche Scientifique français (CNRS). Larme absolue du XXIe siècle : la console de jeu. On se demande parfois si les japonais on pleinement conscience de la puissance quils détiennent en matière dinformatique puisquil ne leur manque plus que la volonté pour installer dans tous les foyer du monde des évolutions de la console de jeu Sony plus puissantes, plus simples à utiliser, simple à brancher sur linternet et trois à cinq fois moins chères que nos encombrants et complexes PC sous Windows. Mais lidée de la console modulaire simple et évolutive par ajouts doptions bon marché napas échappé à Bill Gates qui est en train de travailler darrache pied pour tenter une nouvelle fois de conquérir un marché mondial. Lhomme ne se trompe pas. Il est épaulé par des gens qui sont les mieux informés du monde et qui comptent dans leurs rangs quelques uns des meilleurs stratèges. Cest pourquoi il naura cure davoir perdu un procès monté sur un produit qui appartient déja à une génération passée. Bill Gates et Sony sont en train doccuper une position qui leur permettra de dominer une portion considérable de lhumanité de ce nouveau siècle : les consommateurs de loisirs et de jeu. Cela concerne tous les jeunes et tous ceux, appelés à être de plus en plus nombreux, qui ne pourront vivre que virtuellement leurs passions et leurs rêves. La technologie permettra bientôt de diffuser, à des coûts "populaires", une réalité virtuelle dans laquelle beaucoup dindividus trouveront refuge. Les Gouvernements et les organismes publiques nauront dautre choix que de se connecter à ces univers pour ne pas perdre le contact avec une importante partie de la population, qui, sinon, se marginalisera définitivement et ne participera plus à la vie collective. Des formes de revendications, dirrédentismes et de terrorismes apparaîtrons dans ces univers. Hackers et services spéciaux sy rencontreront pour saffronter, comme au bon vieux temps du Pentium et du Mac Power PC.
Source : Confidentiel-Defense