Le concept dinformation warfare (IW), que lon traduit en français par maîtrise de linformation (MI), a donné lieu depuis cinq ans aux États-Unis à une profusion danalyses, détudes, darticles et de textes doctrinaux souvent liés au vaste thème de la Revolution in Military Affairs (RMA).En France, le même intérêt se fait jour pour la MI, avec le traditionnel décalage. Les états-majors, la DGA, les industriels réfléchissent aux implications du concept sur la guerre future, lapparition de nouvelles vulnérabilités, la nécessité de développer de nouveaux équipements et dadopter de nouvelles procédures et de nouvelles organisations de forces. Afin de sensibiliser lensemble des armées et de poser des jalons pour une doctrine française en la matière, lEMA a consacré un chapitre à la MI dans son document doctrinal sur lemploi des forces . Ce document, essentiellement évolutif, a le mérite, pour la première fois, de préciser le contenu du concept et les principes daction que lon doit en tirer.
Il nen demeure pas moins que, aussi bien aux États-Unis quen France, il règne une grande confusion sur le contenu et la portée du concept. Pour certains, il ne sagit que dune évolution des techniques de communication et de traitement de linformation qui peut conférer à celui qui les détient un avantage tactique décisif. Il ne sagirait somme toute que dune extension de la guerre électronique. Pour dautres, la conduite même des opérations et lorganisation des forces en seraient affectées. Ce sont les adeptes de la RMA. Pour dautres enfin, ce serait une remise en cause fondamentale des objectifs de la guerre et de la façon de la mener. De plus chacun place sous ce vocable les moyens et les modes daction les plus divers qui vont du moyen de leurrage dun autodirecteur de missile aux techniques de "management de la perception" destinées à influer sur le processus de décision adverse.
Certes, la découverte du rôle de linformation dans lart de la guerre nest pas nouvelle. Les grands stratèges du passé lavaient amplement souligné. Les notions clausewitziennes de brouillard et de friction du champ de bataille se réfèrent déjà à la difficulté pour le commandement dapprécier une situation opérationnelle. Les concepts de la MI se relient aisément à chacun des principes de lart de la guerre (clarté des objectifs, exploitation de linitiative, effet de masse, économie des forces, importance de la manuvre, unité de commandement, surprise, etc.).
Au demeurant, il nest pas étonnant que le concept de MI soit mal précisé puisque la notion dinformation, elle-même, est des plus floues. Parle-t-on déléments binaires dinformation au sens de SHANNON, du signal issu dun capteurs, des données brutes issues dun radar, de la connaissance acquise sur une situation tactique, du jugement que lon peut porter sur cette situation ou de valeurs culturelles ou éthiques ? Que sagit-il donc de maîtriser ? Au reste, le terme maîtriser prête aussi à interprétation. Sagit-il de connaître et de contrôler pour conserver une marge dinitiative ou sagit-il de dominer en imposant sa loi ?Une étude menée en 1999 par la FRS pour le compte de la DGA a permis de préciser cette problématique et de dégager et classer les concepts quimplique la maîtrise de linformation pour la défense dun pays comme la France.
Dans le jeu dune coalition, le rôle dun pays comme la France est plus complexe que le rôle de la puissance dominante, puisquil sagit de coopérer tout en préservant une certaine autonomie de décision. Tirant les conséquences de ce constat, on a jugé nécessaire dadjoindre aux postures "classiques", Défensive et Offensive, deux postures fortement couplées, Coopérative et Autonome. Ces postures, dans le domaine de la maîtrise de linformation qui nous concerne ici, doivent gérer un équilibre subtil entre des informations partagées et des informations exclusives.Lapproche utilisée était essentiellement multicibles et centrée sur les sept cibles suivantes :
- C4I : systèmes dinformation militaires (commandement et communication),
- Forces : unités déployées sur le terrain et considérées sous langle de linformation (signatures, comportement, renseignement),
- Économie : grands secteurs créateurs de richesse de la production et de la distribution (usines, centres commerciaux, centrales électriques, etc.), infrastructures (transports, télécommunications), marchés financiers, etc.,
- Population : opinion publique, médias, etc.,
- Centres de décision : administrations centrales et locales, syndicats, etc.,
- Politique : organisme du pouvoir politique, parlement, conseils régionaux, partis politiques, hommes politiques, etc.,
- Droit/Éthique : lois et jurisprudences, tribunaux, juges, autorités morales et religieuses, échelles de valeurs, etc.
La pertinence de ces cibles peut être discutée, mais elles ont paru couvrir la majeure partie du domaine daction de la maîtrise de linformation.
La notion de "cible", utilisée ici, a lavantage : de saffranchir du clivage classique en niveaux polico-stratégique, opératif et tactique que les technologies de linformation rendent de plus en plus artificiel, de déboucher directement sur des moyens et des modes daction concrets existant ou à développer. Les notes attribuées par latelier aux fonctions, pour chacune des 7 cibles et des 4 postures, permettent de porter un jugement sur les capacités actuelles de la France en matière de maîtrise de linformation.
Lanalyse confirme certaines impressions intuitives : la posture défensive est actuellement privilégiée par rapport à la posture offensive, pourtant souvent nécessaire pour réaliser un niveau minimum de capacité, la posture coopérative, qui est au centre de toute opération en coalition, semble prise en compte, mais la posture autonome qui lui est antagoniste reste mal cernée, les cibles les mieux traitées actuellement sont le C4I et les Forces ; les cibles Population, Centres de décision et Politique, pourtant jugées aussi critiques, correspondent à des capacités insuffisantes et parfois inexistantes. Lanalyse milite donc en faveur de létude de moyens défensifs mais aussi offensifs dans ces domaines. Ces moyens, que lon peut rattacher à la guerre de linformation et à la guerre psychologique, bousculent les cadres juridiques actuels et les traditions culturelles de la France.
Cest le cas, notamment, des actions informatiques offensives et des opérations psychologiques qui posent des problèmes juridiques et éthiques que lon ne sait pas surmonter actuellement.En matière dopérations psychologiques, dautres pays sont plus avancés que nous, comme la Grande-Bretagne, lAllemagne et surtout les États-Unis. Les possibilités techniques existent (ressources des sciences cognitives et de lingénierie linguistique), mais la réflexion sur les concepts demploi reste bloquée.
Pour ce qui concerne les aspects fonctionnels, nos capacités de renseignement sont correctes et même bonnes dans certains domaines, mais nous donnent-elles pour autant les moyens dune véritable autonomie stratégique ? En outre le problème de la détection des attaques adverses reste un problème difficile où presque tout reste à faire. Mais nous ne sommes pas les seuls !
Le domaine défriché par létude devrait être approfondi pour aboutir à la spécification dune trame cohérente et suffisante de moyens pour la maîtrise de linformation, applicable à la France.
Source : Fondation pour la recherche stratégique